![]() |
|
En marge; Clichés instants de mes états d'esprit* * Vous n'avez qu'à glisser doucement la souris sur les icones pour les découvrir. |
Son visage, reste gravé dans mon esprit depuis quelques jours, son sourire et son regard surtout. Appelons le Sam juste pour ce soir. Il a 56 ans, des cheveux très foncés, le teint basané, presque doré. Tout petit il devait rire tout le temps quand il vivait pieds nus, quelque part au Pakistan, heureux et confiant. Pas bête pour autant, son anglais est presque parfait et il porte le pantalon du mécanicien comme d'autres portent la soutane, avec fierté et simplicité à la fois. La mécanique industrielle c'est ce qu'il sait faire, c'est ce qu'il a fait, pendant 27 ans ici, ce qui lui a permis d'acheter une maison et d'y faire grandir ses trois enfants. Les petites rides au coin de ses yeux montrent qu'il a toujours beaucoup souri, sans doute aussi par fierté quand ses deux plus grands sont partis s'installer à Toronto après avoir appris le génie civil et l'acupuncture. Partis gagner leur vie dans "leur langue" Too difficult in Quebec for anglophone canadians... Ils sont loin mais ils sont bien. De toute façon il reste le plus jeune à Mc Gill, pas question de s'arrêter à ça... Et pourtant. Quelque chose coince dans l'engrenage de cette vie bien huilée... L'automne dernier, à l'âge de 55 ans et après 27 ans de loyaux services, Sam a été remercié parce qu'on allait abolir son poste. Tu parles qu'on allait l'abolir, il assumait seul l'entretien des machines industrielles de l'entreprise, sans jamais avoir été malade ou même blessé pendant toute ces années. Mais voilà, Sam était devenu aussi précieux que dispendieux. L'employeur a décidé d'abolir son poste pour en embaucher deux jeunes à moindre prix... Un vendredi après-midi il a été convoqué au bureau du directeur pour être avisé qu'il ne devait pas se présenter le lundi matin suivant. End of the story. Eh bien non, ça ne finirait pas là. Il fallait que Sam comprenne pourquoi on lui retirait ainsi ce qu'il faisait avec tant de bonheur et d'application depuis 27 ans. On commença par lui dire que ceux qui pouvaient répondre à ses questions étaient absents, puis on ne retourna pas ses appels, ensuite on lui fit savoir qu'il ne devait plus appeler, qu'il dérangeait le travail... Toujours souriant et incrédule, Sam demanda ensuite de l'assurance-emploi et il dut raconter son histoire. c'est alors qu'on le dirigea vers les normes du travail. Là-bas on l'écouta et son histoire était tellement simple qu'on entama pour lui des procédures afin qu'il soit au moins compensé de cette injustice. On lui dit qu'il pourrait facilement obtenir deux semaines de salaire par année de service: 54 semaines en tout, puis l'assurance-emploi. Il leur répondit qu'il voulait seulement travailler... C'est ainsi qu'en mai dernier il se retrouva dans mon bureau. 27 ans au Québec mais toujours un immigrant anglophone. Pourquoi apprendre le français quand un frère du Pakistan veut bien t'embaucher et ce, même malgré l'absence de diplôme?... À côté de toutes les démarches qu'il faisait pour récupérer "son" emploi, il venait me voir pour que je l'aide quand même à explorer les possibilités qu'il avait d'en trouver un autre afin de ne surtout pas perdre ses maigres acquis et de pouvoir aider le petit dernier à terminer ses études. Mais au fond, ce que j'ai surtout entendu, c'est qu'il ne voulait pas perdre son utilité. Tant bien que mal je l'ai aidé, demeurant toujours franche avec lui. Son visage me dictait l'honnêteté la plus profonde, je ne pouvais pas lui offrir moins. Vous en connaissez beaucoup des employeurs qui veulent embaucher un mécanicien industriel de 55 ans, sans diplôme, unilingue anglais, d'origine pakistanaise? Je suis obligée d'admettre que je n'en ai pas trouvé et que ma foi en Sam était inversement proportionnelle à ma confiance dans ses chances de trouver. Mais nous avons poursuivi, le sourire et le regard de Sam dans ma tête comme un rappel de ne pas baisser les bras, jamais. Cette semaine il est revenu me voir. Son dossier est au stade de la médiation aux normes du travail et deux fois il s'est rendu alors que la partie patronale ne s'est pas présentée. M'est avis que cette dernière n'estime pas avoir de grandes chances de gagner alors on fait traîner les choses en espérant que Sam se fatigue, mais c'est bien mal le connaître. On lui a dit que l'étape suivante, si l'employeur ne se présente pas à la prochaine rencontre de médiation, serait l'arbitrage devant un commissaire. Si le dossier arrive là je crois que ses chances sont excellentes. Tout est en sa faveur. Je lui ai exprimé. Je lui ai aussi dit que selon tout ce qu'il m'avait dit, la logique veut que le commissaire tranche en sa faveur. Il a souri. Il m'a demandé de répéter tout ce que j'avais dit pour qu'il note et qu'ainsi il puisse faire part de la logique des choses au commissaire. Je lui ai pourtant dit que je n'avais aucune compétence en la matière, aucune formation ni expérience juridique, il a quand même noté tout en souriant. Nous avons convenu ensemble qu'étant donné le peu de succès qu'il avait eu jusqu'à maintenant dans sa recherche d'emploi, nous allions attendre la fin des procédures, sans doute quelque part en novembre pour décider s'il doit retourner à l'école pour apprendre un métier... Avant de partir, encore une fois, il m'a remerciée en me serrant la main chaleureusement, ses yeux droits dans les miens. Me remercier de quoi? Je suis si impuissante devant l'injustice de sa situation. Je ne peux qu'être là, avec lui, et à accorder ma détermination avec la sienne. Il ne veut que travailler. Et moi mon boulot c'est de l'aider. J'aime beaucoup mon métier mais parfois je me sens bien peu utile. Ce soir j'avais juste envie que vous sachiez que Sam existe.
À très bientôt,
|
|||
|
||||
![]() Un p'tit mot? |