Journal d'une
insomniaque
Dimanche le 21 mars 1999,
Retour au travail demain,
je ne devrais même pas y penser. Mais, que voulez-vous, je suis ainsi faite. Presque huit ans d'investis, pour certains, c'est peu, pour moi c'est énorme. Je dois aussi faire un deuil très difficile. Voyez-vous, il y a huit ans, j'ai quitté un emploi rémunérateur et stable pour avoir le privilège de travailler dans un domaine auquel je croyais. C'était pour moi, l'emploi idéal, tel qu'imaginé, au meilleur de ce que je pouvais espérer. Bien sûr, dès le départ, tout était clair: C'était un emploi contractuel dont le renouvellement annuel dépendait des volontés politiques.
J'acceptais d'emblée les règles du jeu. Après tout, j'allais avoir le grand bonheur d'oeuvrer dans un domaine qui me passionnait, en lien direct avec ma formation et mes compétences. Par dessus tout, j'allais être payée pour le faire!!! C'était presque trop beau pour être vrai...
Mais c'était bel et bien vrai et pendant au moins cinq ans nous avons travaillé fort comme équipe pour que notre organisme soit reconnu et que la qualité des services qu'on y dispensait soit notre marque de commerce. Bien sûr, tout n'était pas rose à tous les jours, nous avons eu des obstacles importants à surmonter, mais nous avons réussi à rester debout et même à nous développer et à offrir de nouveaux services.
Reconnus par nos pairs et par nos partenaires et toujours vivants après plus de cinq ans, nous commencions à croire que nous avions un avenir comme organisme. Soudain, deux changements majeurs se produisirent: Changement de direction et transformation des partenaires et du contexte socio-économique.
En ce qui concerne le changement de direction, après le départ de la directrice originale qui nous quitta pour cause de développement de carrière, un incompétent heureux et dangereux fut embauché. Rempli de bonnes intentions(l'enfer en est pavé, paraît-il!!), cet homme qui ne connaissait nullement le domaine dans lequel il s'engageait, transforma notre organisme modeste mais crédible, en éléphant blanc gigantesque. Le développement sauvage dans lequel il nous entraîna, nous fit perdre crédibilité et professionalisme. Nous avions beau protester et questionner, rien n'y faisait, cet administrateur agréé continuait de cumuler les projets sans apporter aucune attention à la gestion de cette croissance.
En ce qui concerne les partenaires, et bien, ce fut simplement le passage des budgets de formation et d'aide à l'emploi du pallier fédéral au pallier provincial. Bien que partant d'une bonne intention, nous eûmes droit à un changement de culture très important ainsi qu'à un contexte de grande insécurité de la part des employés gouvernementaux qui ne savaient pas trop où ils allaient atterrir eux-mêmes. La refonte des services d'aide à l'emploi pour les prestataires d'assurance-emploi et les prestataires de l'aide sociale eut également des conséquences importantes en créant une compétition effrénée entre les organismes externes sous-contractants du gouvernement.
Bref, ce fut la jungle et la loi de la jungle. Tout ceci se passant en même temps que le tourment interne qui secouait notre organisme, nous ne vîmes pas venir les changements suffisamment vite et n'eûmes pas le temps de nous y adapter. Nous perdîmes donc une partie de notre crédibilité et l'autre partie nous fut enlevée très facilement par les clowneries que notre cher directeur accomplissait à son insu, face à nos nouveaux partenaires.
Ajoutons à cela une plus grande compétition des autres organismes et la volonté des partenaires gouvernementaux d'aller au moins coûtant sans comparer réellement les services, ainsi que leur politique de financer la tête de pipe desservie et non fournir un budget annuel d'opérations comme ce fut toujours le cas par le passé, nous nous retrouvâmes au bord du gouffre.
D'accord, nous avions réussi à nous faire entendre(après deux ans!!!) et le directeur incompétent n'était plus avec nous, mais nous devions maintenant faire marche arrière pour ramasser les pots cassés pendant que les autres organismes, eux, continuaient d'avancer.
Retour à la case départ, ou presque, avec l'énergie du débutant plein d'espoir en moins. Je trouve cela extrèmement difficile. Et très triste. Révoltant. Démotivant. Neuf de mes collègues perdent leur emploi le 31 mars. Et nous, nous restons. Pourquoi? Sommes-nous en train de maintenir un mourant en vie artificiellement? Ou réussirons nous à nous réinventer pour renaître de nos cendres? Je n'en ai aucune idée... À suivre...
L'insomniaque
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