WB01426_.gif (1288 bytes) Journal d'une insomniaque  WB01409_.gif (599 bytes)

 

Dimanche le 23 mai 1999,

Déboussolée,

et totalement sonnée, telle m'a semblé être une ex-collègue à moi que j'ai rencontrée hier après-midi à l'épicerie au rayon des fruits et légumes(...).  Je m'explique.  Il y a plusieurs années, alors que j'étais étudiante, je travaillais comme téléphoniste pour la seule et unique compagnie de télécommunications qui jouissait d'un monopole à l'époque.

    Au début je travaillais seulement l'été, mais on m'a vite proposé de travailler à temps partiel durant toute l'année, ce que , bien sûr, j'ai accepté sans hésitation puisque l'autre alternative aurait été de travailler dans un dépanneur au salaire minimum.   Lorsque j'ai obtenu mon Bacc., en 1987, j'ai aussi obtenu la responsabilité d'être maman pour la première fois.  Lorsqu'on m'a offert de travailler comme téléphoniste à l'interurbain de façon permanente à temps plein avec tous les avantages sociaux en prime, j'avoue que je n'ai pas hésité longtemps avant d'accepter.

    J'ai donc été téléphoniste jusqu'en 1991, quand j'ai accepté un poste dans mon domaine et que j'ai alors quitté La Compagnie...  J'étais bien contente d'avoir pu profiter de cet emploi quand j'en avais eu besoin, mais j'étais alors prête à faire le grand saut et à couper le cordon.  Je me rappellerai toujours la journée où j'ai annoncé ma démission à ma patronne:  Elle était tellement surprise qu'elle ne savait plus quoi dire...  Tout ce qu'elle répétait c'était que c'était la première fois que quelqu'un démissionnait par son entremise.  J'avais beau lui demander si elle voulait que je lui écrive une lettre officielle(après tout, moi aussi c'était la première fois que je démissionnais d'une "vraie job"), elle semblait vraiment troublée et ne savait plus quoi me dire.  J'avais presque été obligée de la consoler, de lui dire que c'était pour du mieux, etc...  Elle me disait que, selon elle, on ne quittait pas une compagnie telle que  "Bell".  Le plus drôle, c'est que deux semaines après que j'aie quitté l'emploi en question, elle m'avait téléphoné pour me demander de lui écrire une lettre officielle car, techniquement, elle n'avait aucune preuve tangible que j'avais démissionné...  Je vous dis que la madame elle marchait sur des oeufs...  J'aurais pu changer d'idée légalement "dret là".  Mais, comme j'étais très décidée et que je ne regrettais pas ma décision pour tout l'or au monde, je lui avais fait parvenir ma lettre avec plaisir.

    Tout ça pour vous dire que j'ai tout de même passé plusieurs années branchée à un ordinateur où les appels rentraient automatiquement, sans arrêt, et où je devais traiter ces mêmes appels le plus rapidement possible.  En fait, on me demandait une moyenne de moins de trente secondes par appel, et ce, en traitant de 600 à 800 appels par jour en moyenne.  Ce qui veut dire que pour chaque appel excédant 30 secondes, je devais, pour garder la moyenne, en traiter un autre en dessous de trente secondes, tout en restant courtoise et efficace et ce, dans les deux langues officielles(!!!).

    Bref, c'était pas de la tarte!  Par contre, moi, j'avais toujours le privilège de me dire que ce n'était que temporaire et alimentaire, en attendant de trouver mieux, c'est à dire dans ma branche à moi.  J'ai tout de même été téléphoniste de 1982 à 1991 et j'ai travaillé quotidiennement avec les femmes et les hommes qui perdront prochainement leur emploi ou s'en verront offrir un à rabais, sans garantie et loin de chez eux...

    La personne que j'ai rencontrée hier, était une de ces téléphonistes avec qui j'avais travaillé à l'époque.  Une fille dynamique, intelligente, qui avait eu la chance d'entrer à Bell en sortant de ses études secondaires.  Que demander de mieux? C'était, au dire de tous, un avenir assuré, nul besoin de continuer les études, Bell assurerait la formation et le perfectionnement dont elle aurait besoin au cours de sa "carrière"...

    Dix sept ans plus tard, responsabilités financières et familiales en plus, c'est la même fille qui se fait offrir d'aller travailler à "Sherbrooke ou Québec"  pour un salaire qui diminuera de moitié dans deux ans.  Voyons, lui dit-on, Bell ne peut assumer le fait qu'elle ne sait être que téléphoniste.  C'était sa responsabilité de développer d'autres compétences...  Quel changement de discours...

    Moi qui suis à même de constater tous les jours le désengagement des entreprises vis à vis de leur main-d'oeuvre, je sais que nous devons maintenant être préparé en tout temps à assumer notre destinée professionnelle.  Mais je sais aussi, pour avoir fait partie plusieurs années de la"grande famille Bell", qu'une telle éventualité n'a jamais été envisagée chez Bell, où l'on rentrait pour faire carrière et qu'on en ressortait pour prendre une retraite bien méritée.  Je sais aussi, qu'après avoir assumé des tâches de plus en plus dévalorisées et fractionnées pendant de nombreuses années, le cerveau s'éteint un peu et on tente par tous les moyens de durer un jour de plus pour des motivations de plus en plus monétaires et de moins en moins professionnelles.

    Et soudain, le ciel nous tombe sur la tête, et on doit tout à coup  découvrir de nouvelles avenues alors qu'on nous a conditionné pendant des années à n'en voir qu'une seule.  Voilà pourquoi mon ancienne collègue était si déboussolée hier après-midi.  Vous comprenez?  On a beau dire, avec raison, que les téléphonistes ont été privilégiées pendant de longues années et que cela ne correspond plus à la réalité du marché du travail, ces personnes qu'on a robotisées pour les besoins de l'avancement technologique, doivent maintenant, sans appel, se réinventer et renaître des cendres qu'on a fait d'elles.  Victimes du "progrès" mais sans aucune sympathie et très peu de compassion, pas même d'elles-mêmes...

    Quel numéro?  What number?  Vive le progrès!  Et en route vers l'an 2000..........

   

                                                                                                      L'insomniaque  

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